dimanche 30 décembre 2012

Le coeur cousu




Nous sommes à la fin du XIX ème siècle en Espagne, dans le petit village de Santavela. Bien que née dans ce pays, Frasquita aura du mal à s'y fondre. D'abord, parce qu'elle est issue d'une lignée de femmes guérisseuses qui de génération en génération se transmettent des prières pour soulager « chaque petite misère humaine ». L'autre secret de ces femmes réside dans une boîte mystérieuse et magique qui a le pouvoir de révéler à chacune un don particulier. Pour Frasquita, ce sera une étonnante habilité de couturière. Elle reprise, rapièce, raccommode, pas seulement des étoffes mais aussi des coeurs. Cependant, plus elle révèle les splendeurs de sa virtuosité, plus elle est mise à l'écart par les rumeurs de ce village « où l'on ne parade pas, où la couleur ne se fait pas, où l'on ne peut fouler aux pieds les manies de tout un pays. »

Un vrai talent de conteuse


S'il est beaucoup question de dons et de talents dans ce livre, il ne faudrait pas oublier celui de Carole Martinez qui nous conte ces histoires de femmes avec un art de phraser incroyablement mélodieux et poétique. Ce ne sont pas seulement quelques phrases qui viennent capturer l'attention du lecteur, mais des passages entiers, comme celui-ci, extrait du chapitre intitulé La rencontre :

« L'homme se soumit au tranquille pouvoir de la main et du fil. Il regarda le visage de celle qui reprisait son être effiloché. Le fil s'enfonçait toujours plus profondément dans l'épaisseur du tissu. Mais il ne s'agissait plus d'étoffe, l'aiguille fouillait plus loin. La pointe chatouilla le petit garçon endormi, elle retrouva son ombre cachée au pied d'un olivier et les ligota solidement l'un à l'autre. Frasquita mit bord à bord désir et volonté et recousit tout. Puis elle fit un noeud au bout du fil et coupa d'un coup de dent ce pont qu'elle avait jeté entre elle et l'homme qui la regardait. Il se sentit soudain orphelin. »

Cependant le récit ne fait pas que nous émouvoir, il nous bouscule et nous malmène autant que les protagonistes le sont au cours de leurs épisodes tragiques et cruels. Car les aspirations de cette couturière de s'élever par la perfection de son art et de s'envoler comme un papillon sont sans cesse suspendues et terrassées par les caqueteries de ses proches ou des villageois, qui comme des oiseaux de basse-cour la rabrouent par des coups de becs et des battements d'ailes. Pourtant, l'incroyable force avec laquelle elle accepte cette éternelle souffrance d'être épinglée au milieu de cette volaille est également un don qui, par l'intermédiaire de la voix de ses enfants, finit par arriver jusqu'au lecteur.






Après ce premier roman récompensé par 9 prix littéraires en 2007, Carole Martinez a repris la plume pour nous narrer un second conte d'un autre temps "Du domaine des Murmures", qui s'est vu attribuer le prix Goncourt des lycéens 2011.


Ces deux romans sont maintenant disponibles à l'emprunt au rayon des nouveautés de la bibliothèque, dans une édition spéciale en gros caractères.