dimanche 2 décembre 2012

Mon corps en neuf parties

 
"Chaque homme invente son histoire, 
qu'il prend, un jour, pour l'histoire de sa propre vie."

"Chaque homme invente un corps, 
qu'il prend un jour pour le sien."

C'est par ces deux citations que Raymond Federman, écrivain et poète franco-américain (1928-2009) annonce la couleur pour l'un de ses derniers livres «  Mon corps en neuf parties ». Dans cette brève mais truculente anthologie de son corps, il se penche sur différentes parties donc, en en murmurant les secrets, à demi-mots, effleurant au passage, par son regard et sa sensibilité, les souffrances et les joies qui constituent l'aventure personnelle de ce corps humain.

Extraits :

Mes cheveux
« Et vous savez quoi? Je n'ai pas cessé de rire depuis le jour où Erica m'a coupé les cheveux style romain, le jour où elle a changé la direction de mes cheveux en avant. [...] C'est à partir de ce jour là que j'ai compris comment il fallait écrire le roman de nouilles. En avant en fou rire, en me projetant dans l'histoire sans me soucier de ce qui pourrait arriver. »

Mon nez
« Il se peut cependant que mon nez est grand et tordu comme ça afin de protéger le reste de mon corps. C'est lui mon nez qui souffre pour moi. C'est lui qui prend tout dans le nez. Mais lui mon nez eh bien il s'en fout qu'on l'insulte en l'appelant de toutes sortes de noms dérogatoires comme Pif ou Blair ou Piment ou Tarin ou Tarbouif ou Bourrin ou Schanze ou même Pifomètre. Ou tout ce qu'on veut. »

Illustration extraite du livre
Avec des illustrations de Steve Murez


Mes doigts de pied
« Le tout petit tout à droite, lui est toujours joyeux. Il sautille. Il vagabonde. Il se fend la poire quand je lui fais l'ongle. Il se prend pour une colline parce qu'il est un peu arrondi. Et l'ongle de cet orteil se sent bien là, sur  ce petit doigt tout tortu. »

Mes cicatrices
« Savez-vous pourquoi les gens ont peur de regarder leurs cicatrices? Et encore plus, peur de les toucher? C'est parce que c'est l'endroit de notre corps où notre âme  s'est débattue pour sortir, mais on l'a repoussée dedans et recousu la fente où elle avait essayé de s'échapper. Je sais , parce que moi j'en ai des cicatrices sur mon corps.[...] Et chacune d'elles me raconte son histoire. »

Ma voix
"Ce qu'on entend dans une oeuvre d'art [que ce soit littérature, musique ou même peinture, car la musique et la peinture nous parlent de nous tout autant que la littérature] c'est une voix - toujours une voix - et cette voix qui parle notre origine [ le néant où nous étions avant  de prononcer notre premier mot] dit en même temps notre fin [le néant vers lequel nous nous acheminons]." 
 
-->
Ma molaire en ruine
« Je me mets à compter les minutes dans ma tête. Le gars va me démolir toutes les dents. Mais il continue son burinage féroce tout en me posant des questions au sujet de mon golf. Quel est mon handicap, où je joue, etc. Comme si je pouvais lui répondre avec ses doigts dans ma bouche ainsi que ceux de l'assistante qui continuent à me trifouiller le dedans de la bouche. »

Ma main
« La vue ne nous suffit pas. Il nous faut aussi toucher ce qu'on voit. En tout cas ceci est vrai pour moi. »

Mes yeux
"Ah s'ils en ont vu des choses mes yeux. Des belles, des moches, des atroces, des vulgaires, des obscènes. Comme les yeux de tout le monde quoi. Mais comme l'a si bien dit Proust: Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir sur la lune. »
 
-->
Mon organe sexuel
« Je pourrais, bien sûr, vous en dire beaucoup sur cette partie de mon corps. Mais cela pourrait choquer ceux qui trouvent mauvais goût de parler ouvertement de son organe sexuel. »



Prochainement Maintenant, dans les rayons de votre bibliothèque.