samedi 25 mai 2013

Etty Hillesum - Une vie bouleversée

Le début de ce journal ressemble à celui d'une jeune femme qui, à la manière de nombreuses femmes d'hier et d'aujourd'hui, écrit pour disséquer ses sentiments, explorer ses compréhensions, déposer quelques jalons sur son parcours et sur sa vie, dans toutes ses dimensions. Mais très vite, on est saisi par la lucidité de ses propos. Lorsqu'elle nous parle au début de sa passion pour Spier, un psychanalyste converti par les travaux de Jung, c'est une analyse minutieuse qu'elle nous livre sur la nature de ce lien dont elle ressent qu'il l'emprisonne autant qu'il la nourrit. Bien loin de se laisser aveuglée par ce sentiment amoureux, elle cherche et saisit tout ce qui entrave sa vraie liberté d'être sous couvert de cette passion : 
« Etrange, de vouloir ainsi être désirée par un homme, comme si c'était la consécration suprême de notre condition féminine, alors qu'il s'agit d'un besoin très primitif. L'amitié, la considération, l'amour qu'on nous porte en tant qu'êtres humains, c'est bien beau, mais tout ce que nous voulons, en fin de compte, n'est-ce pas qu'un homme nous désire en tant que femmes ? […] Peut-être la vraie, l'authentique émancipation féminine n'est-elle pas encore commencée. Nous ne sommes pas tout-à-fait encore des êtres humains, nous sommes des femelles. Encore ligotées et entravées par des traditions séculaires. Encore à naître à l'humanité véritable. Il y a là une tâche exaltante pour la femme. » (Ibid, p. 43)

Néerlandaise d'origine juive, elle a tout juste 27 ans lorsque les premières mesures antisémites sévissent à Amsterdam. Et là encore, son regard détonne... Bien loin de verser dans l'auto-apitoiement, ou l'accusation sur le monde extérieur, Etty continue d'observer à l'intérieure d'elle-même :
«  Je poursuivis mon sermon : « Et la saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d'autre solution, vraiment aucune autre solution que de rentrer en soi-même et d'extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n'ayons d'abord corrigé en nous. L'unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-même et pas ailleurs. » (Ibid, p.103)

Le journal d'Etty Hillesum est ainsi bien plus qu'un témoignage, car il questionne, interpelle l'individu en chacun de nous et l'invite à cheminer, intérieurement et dans son environnement, avec sincérité et clairvoyance : " En apprenant à connaître ses forces et ses faiblesses et à les accepter, on accroît sa force." (Ibid, p.148)

Etty Hillesum Une vie bouleversée, Editions Contemporary French fiction, collection Points, 1995.