lundi 2 janvier 2017

OEdipe sur la route

Qui aurait envie de suivre les aventures d'OEdipe, le parricide, le maudit, celui qui n'a plus d'yeux pour se mouvoir ? OEdipe , le banni, l'errant à la recherche de sa propre liberté. Le chemin ne peut être qu'abrupt et l'on en devine les vagues qui peuvent vous submerger dans cet effroyable quête de soi, de l'identité, de ce « tout qui serait seul à donner un sens à la vie »... Et pourtant Henry Bauchau, à travers sa connaissance de la psyché humaine et de ses mythes, rend cette route incroyablement universelle, intemporelle et humaine .

OEdipe l'a bien compris, «  la liberté douce n'existe pas » . La lutte est sans fin. Il ne suffit pas de triompher d'une seule vague pour gagner sa propre couronne, « il faut affronter la tempête tout entière avec sa succession de vagues pour retrouver le port ». Et c'est ainsi qu'OEdipe, le triomphant, celui qui a déjoué les pièges du Minautore puis résolu l'énigme de la Sphynx, se retrouve victime de sa propre sentence, de ses propres jugements, jusqu'à ce qu'il aperçoive enfin la seule issue possible, en se délivrant lui même de sa culpabilité : « Demain, dit-il à Antigone, j'irai avec toi dans les quatre directions de l'espace proclamer que je me délie du jugement qu'OEdipe, ce tyran de lui-même, a prononcé contre sa propre vie . »

Suivre OEdipe sur la route, c'est accepter sa propre souffrance, la reconnaître et l'accueillir en soi en écoutant les sages paroles de Diotime, la guérisseuse, qui recommande ainsi: « Il ne faut pas qu'ils enferment le malheur en eux-mêmes, il vaut mieux qu'ils le vivent. » A l'instar d'autres personnages du récit tels que Diotime, Clios ou Narsès, OEdipe incarne cette lutte en soi entre le loup et le lion, entre les pulsions primitives obscures et l'aspiration à une royauté intérieure plus solaire. Clios, le berger devenu bandit, se fait d'ailleurs l'echo de cette lutte  et lorsque Antigone demande à son père si Cios sera toujours un homme de sang, ce dernier lui répond : « Il est peintre, il peut remplacer le sang par le rouge. Il faut pour cela qu'il laboure le champ des couleurs. Les terrestres, les infernales, les célestes. »

Aussi suivre le récit d'Henry Bauchau, psychothérapeute, poète et romancier, c'est se laisser aller à une formidable interrogation sur l'individu et sur nous-même, car « la voix d'OEdipe atteint le corps qu'elle émeut, elle soulève l'esprit qui exulte en pressentant ce qu'elle signifie ; lorsqu'elle re-descend vers le cœur, on découvre qu'elle est inspiration, l'exploration des mystères, des trésors encore dormants dans la mémoire ».


La bibliothèque a aussi acquis l'adaptation théâtrale de ce livre, dont en voici un extrait:

 
Acte IV– Scène 7

DIOTIME
A Clios
Regarde les trois rois !
Oedipe seul a gardé sa couronne
Car elle est en lui-même.

Entrée de Polynice.

OEDIPE
Tu es roi, mon fils.
Tu es le roi,
Ta mère était la reine.
Un vrai roi
N'a pas besoin de trône pour régner.